SOUVENIRS - DOCUMENTS

François RIGOU (1919-2005) par André LELÉGARD

Les premières années de la mixité à l'Institut

INSTITUT "PEPINIERE D'EVEQUES"

En souvenir de l’abbé Jean LUCAS

L'arrivée à mon premier poste (P.Pierre SERRANT)


JUIN 1944

La victoire du 8 mai 1945

Auguste Chapdelaine en Chine

Ma rencontre avec le Pape Jean-Paul II (P.Pierre SERRANT)




MA RENCONT|RE
AVEC LE PAPE JEAN-PAUL II

à ROME, sur la place Saint Pierre,
le 1er Octobre 2000.
par le père Pierre SERRANT, ancien élève et ancien professeur.


Le père Pierre SERRANT, ancien élève, et ancien professeur à l'institut Notre-Dame, en résidence au CENTRE d'Accueil DIOCESAIN de Coutances, est allé à Rome, avec un bon nombre de diocésains, en pèlerinage pour la canonisation d' AUGUSTE CHAPDELMNE, ancien élève de l'Abbaye Blanche de MORTAIN, prêtre du diocèse de Coutances, vicaire à, BOUCEY, près de PONTORSON, puis entré dans la congrégation des MISSIONS ETRANGERES de PARIS, mort martyr en CHINE le 28 Février 1856.

Voici le récit de ce pèlerinage :

       « Sur le billet remis à chaque pèlerin du diocèse de Coutances et qui lui permettait d' entrer sur la place Saint Pierre de Rome, on pouvait lire : Canonisatio Beati Martiri Agostino Tchao. (ce qui signifie sans doute «Auguste Chapdelaine») . . . 119 autres compagnons et trois saintes : Maria Josefa, espagnole, Katarine Drexel, américaine et Guisepina Bakhita, soudanaise.

      Sur la place, dans une foule extrêmement dense, armée de parapluies dégoulinants sur le kaway ou le sac de voyage, notre groupe diocésain se trouve disséminé au milieu de chrétiens américains, espagnols, italiens, chinois. Un grand écran vidéo, malgré la pluie persistante, projette les images de la cérémonie. Nous entendons les chants de la chorale vaticane. Nous apercevons les chasubles vertes des quelques prêtres délégués officiellement - notamment le père Desfeux, vicaire général, délégué de Monseigneur Jaques Fihey, qui doit être présent en ce moment aux obsèques du cardinal Gouyon, archevêque du diocèse de Rennes.

      Après les évêques et les cardinaux, le pape Jean-Paul II arrive près de l'autel dressé à l'abri de la pluie ; les litanies des saints sont chantées ; les noms des 120 nouveaux saints canonisés sont prononcés et invoqués ; quelques minutes ensoleillées, puis le ciel nous bénissait à nouveau de ses grandes largesses. Malgré ce temps peu favorable, on sentait un très grand recueillement dans cette foule qui participait de son mieux à une liturgie célébrée en latin, sauf cependant l'Evangile, chanté aussi en grec.

      L'homélie de Jean-Paul II a été prononcée en italien, coupée de quelques applaudissements, surtout quand il fut question de la religieuse soudanaise, ancienne esclave recueillie par des missionnaires italiens. Jean-Paul II a terminé son homélie par une courte phrase en chinois, ce qui a provoqué de vibrants applaudissements de la part des chinois de Taiwan et de Hong Cong présents.

      Mais vous devinez que le grand nombre des canonisés (120), n'a pas laissé beaucoup de temps pour raconter la vie, le cheminement de chacun d'eux. La prière universelle, dite en différentes langues, a été le prolongement des paroles de Jean-Paul II ; la présence d'un assez grand nombre des chrétiens chinois a été un beau témoignage rendu à ces martyrs : au fronton de la basilique St Pierre, une grande banderole : «Sanguis martyrum semen christianorum » « Le grain semé en terre par les martyrs a donné du fruit :» Les portraits en très grand format de deux religieuses martyres étaient aussi sous nos yeux.

      Dans cette liturgie romaine, le Credo grégorien No 3 est chanté en latin ; derrière moi sur la place, quelques voix assez puissantes participaient à ce chant latin, mais je n'entendais pas la voix des italiens qui m'entouraient et qui étaient certes fort recueillis.

      A l'offertoire, une procession d'offrande avec des danses très belles qui m'ont paru ressembler plutôt à des danses africaines ; plusieurs martyrs canonisés étaient originaires du Soudan. Quant à la préface, le Pape l'a chantée d'une voix plus assurée et plus claire que celle de son homélie, que j'avais écoutée sans beaucoup la comprendre, à part quelques mots . .. italiens, proches à la fois du latin et du français. Le mot "chiesa'' (l'église) revenait souvent. Au moment du Pater, nous avons vu s'avancer vers la foule, c'est-à-dire vers nous, une bonne centaine de prêtres portant chacun un ciboire (recouvert) en vue de la communion des fidèles (j'ai essayé personnellement de m'approcher des barrières où la communion était distribuée, mais je me suis trouvé dans l'impossibilité d' y arriver ; c'a été d' ailleurs le cas de la plupart des membres diocésains ; c'était une communion spirituelle, au jour de la canonisation de notre Saint .

      Nous avons piétiné sous la pluie depuis le matin. La liturgie s'est terminée vers midi . Ce dimanche 1er octobre, avec toujours la pluie accompagnée alors de tonnerre et d'éclairs . . . un peu comme au Sinaï ; j'ai pensé au Cantique d'Isaïe, chapitre 12 : «Vous puiserez les eaux aux sources du salut. . . » A Rome, nous avons doublement reçu les bénédictions du Ciel : le pape romain nous a donna sa bénédiction ; le ciel de Rome aussi. C'était le cas de dire avec le psalmiste : «Tu répandais sur ton héritage une pluie généreuse« et aussi «De l'horizon le Seigneur fait monter les nuages et lance des éclairs, et la pluie ruisselle» (Psaumes 164 et 67 de la Liturgie des Heures, au Bréviaire.)

      Après la cérémonie de canonisation, vingt bonnes minutes de marche à pied avant de rejoindre la car qui nous a transportés pour le repas festif au restaurant Papalino, au Borgo Pio : apéritif offert généreusement par la famille Chapdelaine notamment par le diacre Roger Chapdelaine, arrière arrière petit neveu de Saint Auguste Chapdelaine, habitant la commune natale du saint : la Rochelle-Normande, près de Sartilly, dans la Manche. Notre apéritif, c'était un bon petit vin blanc fort agréable à déguster ; à la fin du repas, Madame Chapdelaine, l'épouse du diacre Roger, nous remet le texte du vieux cantique au «bienheureux Auguste Chapdelaine», mais qu'il nous faut actualiser : «A Saint Auguste Chapdelaine«

Aujourd'hui ta palme rayonne
O Martyr de la vérité,
Et partout brille ta couronne,
L' auréole de la sainteté.
Reçois notre prière,
Montre-toi pour nous tutélaire,
Martyr glorieux, martyr glorieux,
Bénis-vous du haut des cieux.

Refrain :
Fier de célébrer ta victoire,
Nous te saluons dans la gloire,
Et pour rester dignes de toi
Nous voulons vaincre, ou mourir pour la Foi.
Saint Auguste Chapdelaine
Tombé sur la live lointaine,
Fais-nous pour Jésus, Fais-nous pour Jésus
Héritier de tes vertus.

      Chaque année, en l'église de La Rochelle-Normande, ce cantique est chanté à la messe solennelle de saint Auguste, le dimanche le plus proche du 28 Février, date de son martyre.

       Le lendemain, Lundi 2 Octobre, messe d'action de grâces sur la place St Pierre, cette fois bien ensoleillée, présidée par un cardinal chinois. Un chœur de jeunes chinois assurait les chants liturgiques, de façon plus simple et moins solennelle que la veille. A 11h15, après cette messe à laquelle le pape n'avait pas participé, Jean-Paul II s'est présenté à la foule dans sa papabile. Les pèlerins de notre groupe ont pu le voir de très près ; ils l'on trouvé moins fatigué, plus détendu que la veille, et souriant. Quant à nous, les prêtres qui revenions de la sacristie, nous l'avons vu descendre à environ 50 mètres de nous ; il s'est rendu très lentement à son fauteuil : c'était l'audience prévue sur la place : il a parlé surtout en italien et un peu en anglais. Quand il est repartit, nous l'avons vu sur grand écran prendre contact avec les représentants des délégations, et recevoir des cadeaux ; puis il est monté dans une limousine noire pour regagner ses appartements.

      L'après-midi du 2 Octobre, nous devions nous rendre à l'Ambassade de France près du Saint-Siège ; à l'heure du départ, le chauffeur de notre car n'est pas là ; on apprend que ce car est en panne : des pneus à changer. Au bout d'une heure d'attente, un autre car arrive : rapido, . . . rapido . .. Malgré la conduite vraiment rapide de notre nouveau chauffeur, nous sommes légèrement en retard. L'ambassadeur nous attend en haut d'un large escalier ; il accueille chacun d'entre nous d'une bonne poignée de main ; pas de discours, mais une coupe de champagne de grande qualité rafraîchit notre gorge, avec des petits fours . . .

      Par la suite, j'ai pu prendre contact avec un séminariste chinois de l'Eglise clandestine : son évêque est emprisonné depuis quatre ans, et il n'en a pas de nouvelles. Le gouvernement communiste s'était montré plutôt favorable de 1990 à 1995 ; mais ces cinq dernières années, il est loin d'en être de même ; les journaux 1'on signalé.

      J'ai pu rencontrer aussi trois représentants d'une petite communauté du Nord de la France venus pour la canonisation d'un missionnaire également martyr en Chine ; il n'y avait pas de membres de sa famille.

      Parmi les béatifiés, il y avait un missionnaire originaire du diocèse de Clermont-Ferrand, et Madame le Maire de sa petite commune d'origine s'est présentée à l'ambassade avec son écharpe tricolore, accompagnant le Vicaire général délégué par Monseigneur Hippolyte Simon.

      En résumé, rencontre fort sympathique dans cette grande salle de l'ambassade, accueil chaleureux de l'ambassadeur qui nous a invités à nous promener dans les jardins ; le soleil, reparu cet après-midi, était tout rayonnant.

      Tels sont les différents souvenirs et les considérations de ce passage à Rome ; ils débordent peut-être excessivement la rencontre à proprement parler avec le chef de l'Eglise officiant sur la place St Pierre. Extérieurement, quel contraste entre ce Jean-Paul II célébrant la canonisation de 120 martyrs, et le Jean-Paul II des J.M.J. de Paris ou de Rome que la télévision nous a présenté détendu et souriant à une immense foule de jeunes. Mais, dans les deux cas, c'est bien le successeur de Saint Pierre et l'authentique vicaire de Jésus-Christ qui nous est apparu.

Pierre SERRANT
prêtre


JUIN 1944

par René GIARD

élève de 1942 à 1948


      J'ai rédigé, il y a quelques années, un texte d'une quinzaine de pages à 1'intention de ma famille. I1 relate la déclaration de guerre, la vie sous l'occupation, (enfin ce que je pouvais en savoir), la mobilisation , les prisonniers, la résistance, le rationnement, ma vie à 1’institut, et puis ce que nous avons appelé l'exode, c'est à dire le moment où nous avons dû quitter la campagne et nous réfugier sur la côte pour éviter d'être hachés menu par les pluies d'obus, et enfin la libération.

       J'en ai extrait à votre intention cet épisode du retour dans ma famille, «pedibus cum jambis» comme nous le disions dans notre latin de cuisine.


       Pendant la guerre l'Institut était occupé par les Allemands, lesquels avaient eu la bonne idée de barbouiller murs et façades d'une peinture gris foncé pour que le bâtiment soit difficilement repérable du ciel.

       Les élèves étaient répartis en quatre endroits. Les 6èmes étaient à Saint Vincent, près de Saint Saturnin, les 5èmes et 4èmes à La Providence, près de St Gervais. Nous occupions des bâtiments appartenant aux congrégations. Les 3èmes et secondes à Saint Jean, Boulevard Foch, et les 1ères et philo à Notre-Dame, près de l'église du même nom. Monsieur le Supérieur et d'autres prêtres occupaient un immeuble situé sur un grand boulevard dont j'ignore le nom.

       Donc nous arrivons au 6 juin 1944. Nous étions habitués aux vrombissements des avions, aux ronronnements incessants des bombardiers et, pour nous, il était évident qu ils destinaient leurs bombes aux villes d’Italie, bien que nous ne soyons que des ignorants en cette matière. Je percevais, ce matin-là une étrange atmosphère. Nous descendons pour le petit déjeuner et ensuite les professeurs nous réunissent et nous annoncent le débarquement allié.

       Sauve qui peut général. Tous les élèves proches de la ville doivent rentrer dans leur famille par leurs propres moyens. Il n'y avait plus de trains, peut-être encore quelques autocars. Ceux qui avaient de la famille dans la région étaient dirigés vers ces familles. Ceux qui n'avaient ni famille ni relations avaient été regroupés en campagne avec l'aide des surveillants ou de professeurs. Les parents d'un camarade lui aussi élève de l'Institut connaissaient un couple, le mari travaillait aux chemins de fer, et ce couple accepta de nous accueillir. I1 y avait dans l'immeuble une personne d'un certain âge, un juge, qui occupait une chambre, et nos hôtes. Je me souviens que la personne âgée nous racontait une aventure survenue à sa nièce, une jeune fille qui était allée, avec une amie, fleurir la tombe d'un aviateur anglais et pour cela avait été poursuivie par la justice française. A priori, les Allemands n'étaient pas intervenus. Le jugement fut mis en délibéré. Les magistrats de l'époque ont sans doute mis le feu très rapidement à leurs sommations et délibérations.

Le bombardement de la ville d’Avranches

       C'était dans l'après midi du 7 juin. Nous étions dans la cuisine, mon camarade et moi. Un bruît horrible, assourdissant, les vitres, les portes, et les fenêtres tressautaient. La plus belle peur de ma vie. Je n'ai jamais ressenti une telle frayeur, une telle terreur. Nous pensions notre dernière heure arrivée. Je me souviens que nous nous sommes agenouillés, priant tous les saints du ciel de nous épargner, de nous laisser la vie sauve. Nous avions l'impression que les bombes tombaient à proximité de l'immeuble, alors que l'objectif visé se situait à la gare distante de 2 kilomètres. I1 y eut des morts, des employés de chemin de fer. Notre hôte eut la vie sauve car il était allé rendre visite à ses clients en ville. Je n'ai plus aucun souvenir des préparatifs de notre fuite vers la campagne. Nous n'emportions pas grand chose. Sans doute nos valises. Nos amis avaient chacun une bicyclette sur lesquelles ils avaient installé leurs valises contenant quelques vêtements et nous n'avions bien entendu pas de meubles ou objets mobiliers.

Première étape : à la Mancelière .

       Nous avons parcouru une dizaine de kilomètres pour nous rendre dans une ferme à La Mancellière, où il y avait un moulin à eau, dans une famille se composant des parents et d'au moins cinq enfants. Nos amis devaient un peu connaître ces personnes qui consentirent à nous accueillir, à priori, sans réticence, si mes souvenirs sont bons. Nous séjournâmes environ 3 ou 4 semaines dans cette famille, participant (un peu) aux travaux des champs. Le père passait son temps à tailler des maillets pour fendre du bois. Sa clientèle du moulin était assez réduite. Il faut dire que nous étions en période de restrictions. Je me souviens être allé dormir dans une ferme voisine sans doute pour tenir compagnie à la fermière, car son mari avait été réquisitionné pour surveiller les routes ou les voies de chemin de fer. Cette personne était désespérée. Je l'entends encore dire «Queu maleux» ( Quel malheur.) I1 y avait aussi un fermier voisin et son frère ils construisaient eux-mêmes un hangar agricole. J'appris beaucoup plus tard que, quelques jours après notre départ, sa ferme avait été le théâtre d'un fait de résistance notoire dont il était un acteur important. Ces faits ont d' ailleurs fait l'objet d'un livre.

Nous approchons du but.

       Un jour, un abbé, l'abbé Eugène Sauvé, surveillant à l'Institut qui devait demeurer dans les environs, vint à la ferme. Avec notre ami, ils envisagèrent notre retour dans nos familles l'abbé se chargeait de nous accompagner, car nous étions trop jeunes (13 et 15 ans) pour entreprendre ce voyage seuls. Il fallait marcher 75 kilomètres. Nous partîmes un après-midi. Nous rencontrâmes des élèves de l'Institut qui n'avaient pas de famille proche, ils devaient être du Nord de la Manche ils étaient cantonnés en campagne, (j'ai oublié le nom de la commune) avec leurs surveillants. Nous avons du prendre une boisson et continué notre route. Après avoir parcouru 25 kilomètres, nous nous présentons le soir à la porte d'un presbytère de campagne, le presbytère de la Mouche près de la Haye Pesnel, et nous demandons l'hospitalité au curé qui nous offre une chambre où nous dormons tous les trois. Le lendemain matin nous partîmes de très bonne heure pour tenter de parvenir le soir dans notre village, c'est à dire au domicile de nos parents.

      A ce stade de mon récit, comment ne pas s'attarder sur l'extrême hospitalité de ces personnes, ceux qui nous accueillent dans leur ferme, ce curé que nous dérangeons à 8 ou 9 heures du soir et qui nous offre le gîte sans aucune réticence. Mais ceci se passait il y a eu 60 ans en juin 2004.

      I1 n'y avait personne sur les routes, les gens étaient enfermés, enterrés, se cachaient. Je pourrais presque compter sur les doigts de la main les personnes que nous avons rencontrées. En traversant une petite ville, un quidam qui nous dit « Ah vous êtes sans doute de malheureuses victimes de la guerre » . Dans un carrefour, un soldat allemand, fusil en bandoulière, qui ne fait que nous regarder sans plus. Dans la même région, une batterie de DCA avec la troupe adéquate qui ne s'intéresse pas à nous et ne nous regarde même pas. Nous aurions pu être de dangereux espions mais nous n'avions pas sans doute le physique de l'emploi.

A Coutances.

      Dans l'après midi, nous arrivons à Coutances. La ville est déserte, vide; nous remontons la rue Quesnel-Morinière. Une femme passe la tête à sa fenêtre, nous regarde et rentre dans son appartement. Nous parvenons au grand séminaire ; là se trouvent des prêtres et des séminaristes. Nous nous restaurons quelque peu.

      Ces séminaristes nous rapportent les malheurs provoqués par le bombardement et notamment les tâches de déblaiement et d'extraction des cadavres des religieuses tuées dans leur monastère qui se trouvait à côté.
      Comme dans de nombreux bombardements de villes, certaines rues étaient épargnées : la rue Quesnel-Morinière était peu touchée, le grand séminaire égal lement En revanche les rues Tancrède, St Nicolas et Gambetta étaient dévastées. Nous allions de trous de bombe en trous de bombe. Dans la cathédrale, assez épargnée, nous avons rencontré un prêtre, sans doute un chanoine, qui balayait les gravats et se lamentait sur la dureté des temps. En fait, ce chanoine balayait du plomb fondu, le plomb du célèbre dôme de la cathédrale de Coutances.

      Boulevard Alsace Lorraine, il y avait un magasin de musique, dévasté, éventré, et là un soldat allemand, seul, jouait du piano, peu préoccupé par le drame qui se jouait dans le nord de la Manche, insouciant, alors que ses jours étaient peut-être comptés.

En famille :

      Dans la soirée, nous arrivons chez nos parents. Après notre retour, c'était début juillet, les combats s'intensifièrent pour parvenir enfin à la libération, que tous attendaient de leurs voeux. Nous, les plus jeunes, nous étions plus aptes à comprendre ce qui se passait.

      J'ajoute une anecdote personnelle peu banale. Un soir, une nuit, on frappe à la porte de la ferme de mes parents : C'étaient deux allemands, deux SS, qui intiment à mes parents l'ordre de leur laisser leur lit ; mes parents ne résistent pas ; d' ailleurs, comment auraient-ils pu ? Ils se réfugient dans la chambre de mes soeurs et laissent ma petite sœur d'un an dormir dans la chambre, avec les SS. L'un avait le physique de l'emploi, l'autre était plus rigolard, il tirait sur les avions de reconnaissance américains, avec son mauser. Je lui dis en allemand «du bist verrückt« (t'es fou.) Sous-entendu : « L'avion va s'en apercevoir et va venir nous mitrailler.'' Ils ne durent pas rester très longtemps, deux ou trois jours. Nous n'avions pas peur de ces personnages pourtant très redoutables. Ces deux ou trois jours leur permettaient de se reposer et de vérifier qu'il n'y avait pas de résistants dans notre environnement.

      Je dois rendre hommage à l'abbé Sauvé, notre convoyeur, serein, peu bavard, mais courageux, audacieux, solide. Je ne le revis qu'une seule fois, à l'inhumation du père Bérenger en 48 ; nous n'évoquâmes même pas notre équipée.

René GIARD


LA VICTOIRE DU 8 MAI 1945
telle que vécue par un élève de l'Institut Notre-Dame


       Je retrouve par hasard quelques feuillets de papier sur lesquels, étant alors élève de l'Institut en classe de première, j'avais noté au jour le jour la chronologie des événements du 7 au 10 Mai 1945, tels que je les avais vécus et je pense que leur publication est de nature à amuser mes camarades de l'époque sinon aussi ceux de nos maîtres qui ont survécu. Il s'agit d'une publication exacte sans aucune correction, et l'on pardonnera donc à mes dix-sept ans de l'époque tel mot grossier ou irrévérencieux. Je tiens bien entendu le manuscrit à la disposition de tout sceptique.

      Les deux premiers feuillets de 12 cm sur 10 sont écrits au dos du texte dactylographié des deux premiers couplets de «La Marseillaise», que m'avait remis avec instructions le Père Lucas le lundi 7 mai à 14 h 15 : quelle émotion. Nouvelles instructions du Père Pelcot à 14 h 30 : il pense que ce sera aujourd'hui ou demain. Au réfectoire à 19 h 50 : en ville, et Ligot l'a entendu à la radio, on annonce, on ne peut plus officiellement, que l'Armistice a été signé à 14 heures et prendra effet demain à 2 heures (Q.G. Eisenhower). A 21 heures, le Père nous annonce que les Allemands ont déjà violé deux armistices en réoccupant Prague; aussi, la valeur réelle de celui d'aujourd'hui n'est pas encore annoncée. A 23 h 05, la radio annonce qu'elle le sera demain par les proclamations de De Gaulle, Churchill, Truman et Staline à 15 heures. Les cloches de Paris sonnent.

      A 23 h 50, Besnard et moi allons en ville. Des gens gueulent; «Je cherche fortune ... ». Toute la nuit, des fusées partent de partout et des coups de canon de Granville; seuls des Rouges circulent en ville et des Algériens font crier : «Vive l'Armée Rouge». Le lendemain, à 1 h 30, nous rentrons au dortoir, où l'Abbé, qui n'était pas couché, nous attendait caché comme nous le sûmes plus tard ... A 9 h 10, interrogatoires successifs par l'Abbé Pelcot de Besnard, moi et Capel, qui soutient à tous avoir passé deux heures dans les chiottes et n'être pas allé en ville; il dit exactement au Père Pelcot qu'il n'est pas sorti de la cour des grands, mais qu'il ne peut dire ce qu'il a fait : "le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable"! Lucas nous avait dénoncés ...

      Classe de "Logique" normale. A la récréation, le Père Bourget passe dans la cour et évidemment les types gueulent «Vive la Victoire, Vive la Résistance! Alors il se tourne vers Sanson, qui gueulait- particulièrement fort, et lui dit :

      - "En tout cas, c'est pas grâce à des collaborateurs comme vous" (faisant allusion à son père).

      Mais Sanson lui crie dans le dos, en s'en allant - "Sacrée saucisse!"
      - «Hein, quoi? Qu'est-ce que vous avez dit? Répétez-le un peu?»
      - «Oui parfaitement, et je le dirai devant tout le monde, même devant le Père Pelcot.»
      -« Voulez-vous qu'on y aille?»
      -«Oui je veux bien»

       Après le rapport du Père Bourget, le Père Pelcot demande à Sanson
      - «C'est vrai que vous avez dit ça?»
      - «Oui et j'en suis fier!»

       A 11 h 30, répétition de maîtrise jusqu'à 12 h 30. A 13 h 45, dortoir. A 14 h, cérémonie des couleurs. Les sirènes et les cloches sonnent en ville. Toutes les divisions sont autour du mât : on monte les couleurs, discours du Père Supérieur (protection de la Maison). God save the King, Marseillaise.

      A 14 h 20, on monte en ville au pas. A 15 heures. discours du Général de Gaulle, dont le premier mot est : «La guerre est terminée! ». A 15 h 10, à la radio : Marseillaise, God save the King, hymnes américain et russe. Discours du Sous-Préfet (idéaliste); discours du Maire (campagne électorale anti-Jozeau) ; Marseillaise chantée et entonnée par le Sous-Préfet; aux Morts!

      A 16 h 30, la division des grands seule se retrouve au concert. Là on apprend que le Carmel est en vacances; la température monte! A 17 h 15, bain et cigarettes. A 20 heures, repas. A 20 h 45, Chapelle; salut solennel, «De profundis». De 21 h 15 à 23 heures, esplanade. En ville. il y a retraite aux flambeaux, on entend les pick-up. Il y a des danses toutes les nuits jusqu'au dimanche - lundi inclus.

      En sortant le vendredi, je constate que la place de la Mairie est couverte d'une fine poussière et que tous les angles sont aplanis. C'est la grande Foire en ville. Tous les tours sont permis : pétards, coups de sonnette, volets décrochés, etc ... On voit partout des fusées. Les types sont exaspérés par la nouvelle des vacances du Carmel. Capel et Lebourg préviennent le Père Lucas qu'ils partent; ils vont le dire au Père Pelcot, qui leur répond : «il y a six ans, on ne m'aurait jamais fait un tel ultimatum; en ami, je vous conseille de rester, car les portes de la Maison se refermeront automatiquement sur vous; je vais prévenir de votre état d'esprit M. le Supérieur ». Il se dégonfle; les types ne parlent que de ça. L'Abbé se méfie de moi et écoute de loin mes conversations; je vais de groupe en groupe. Le Chanoine Lemasson et le Père Econome tirent des fusées. Longtemps les types ont l'intention de se mettre en rang, mais jamais, le Père Lucas étant là, Leservoisier ne s'y mettra et alors avec lui il en restera vingt; c'est la mort des autres! Résultat nul, mais surexcitation encore jamais vue et qui éclaterait sous la moindre étincelle.

      Mercredi matin, après la prière, ceux qui répondent des messes montent au dortoir et ne descendent qu'à 7 h 50 : ils se font engueuler par Belliard qui veut les faire travailler, mais les types n'en tiennent aucun compte.

      A 9 h 10 on entre en Philo les mains absolument vides, sauf Levallois et Lefèbvre :

      «Mais vous n'avez pas vos livres?»
      « Ah! c'est férié, c'est vacances, on ne travaille pas. »

      Le Père Lemasson commence à se fâcher et envoie les chercher après avoir plusieurs fois répété l'ordre; on passe cinq bonnes minutes en Etude et on revient avec des piles de dicos et de serviettes. Il devient fou : «Reportez-moi ça tout de suite en Etude! Et vous Capel, qui devriez être à la porte! Ce n'est pas vous qui commanderez ici! Fauchon, votre leçon! ... Apprenez tous votre leçon, vous réciterez après! «Un type a lâché un crapaud; une fois calmé, il daigne sourire au crapaud! Pas un mot pendant la classe. où les types apprennent leur leçon. A 10 heures. le Père Lemasson veut parler du jeudi et fait un cours de physiologie sur le crapaud, qu'il aperçoit : il sourit béatement!

      A 11 heures, on apprend en récré que Sanson et Villain ont, vers 10 h 10, lancé un pétard à l'extérieur de la classe de Première, pendant que le Père Gournay faisait des Maths. Au moment où le pétard éclatait, le Père Supérieur ouvrait la porte ... Après avoir sursauté sur ses ergots, sous l'effet de la détonation, le Père Gournay se tourne vers le Père Bérenger et dit

      - «Monsieur le Supérieur, avez-vous entendu?»
      - «Non, quoi?»
      - «Ils ont lancé un pétard. J'ai vu la fumée de l'allumette (qui était un briquet !) »
      Sermon tonitruant du Père Supérieur qui menace de la porte! ...

      Pendant la récréation, Ligot fait une lettre signée de toute la Division demandant deux jours de vacances et portée par lui même au Père Supérieur, qui lui dit, après avoir mis le billet dans sa poche :

      - «Ah, je voulais aller vous voir! Votre Division semble assez mouvementée. Je n'ai pas été très content hier; il y en a qui ont lancé des fusées ... »
      - «C'était M. l'Econome et M. Lemasson ... »

      - «Ah! Quoi ? .. Du reste ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Je n'en suis pas mécontent du tout ... » (il bégaie !).

      A la fin de la récré, Ligot nous annonce que les pensionnaires du Carmel, qui n'avaient pas pu partir chez elles, étaient allées à la retraite aux flambeaux avec leurs religieuses. Fureur croissante des types!

      Capel est un peu la risée des types pour avoir passé deux heures dans les chiottes : il a dit au Père PeIcot, au cours de son interrogatoire : «Ne me demandez pas où j'étais, c'est inutile, je ne vous le dirai pas; je n'étais pas en ville .... »

      A 11 h 30, le Père Supérieur vient faire dans notre Etude un speech pour dire qu'une décision extrêmement grave allait être prise contre quelques uns. Répétition de Maîtrise jusqu'à 12 h 30. De 13 h 15 à 13 h 40, je vais voir Claude, seul. De 13 h 40 à 14 heures, dortoir. De 14 heures à 16 heures, étude libre; on bridge! De 16 heures à 17 heures, on reste, par suite du mauvais temps. Je demande à l'Abbé Lucas à voir mon frère Pierre. Il me dit: «Va voir le Père Pelcot !» J'y vais; il me dit : «Oui, mais pas d'autres, pour leur bourrer le crâne ! »

      De 17 heures à 19 h 15, bain et cigarettes. Toute la journée, temps mauvais, pluvieux, orageux. De 20 heures à 20 h 40, réfectoire. De 21 heures à 21 h 45, Maîtrise. A 22 h 45, dortoir, où je parle à Daniel. qui nous raconte le discours du Père Pelcot aux trois petites Divisions, à la fin du réfectoire du soir: « .. .vous êtes des saligauds ... Quelques-uns d'entre vous confondent l'apostolat avec l'orgueil (vlan pour mon frère Pierre; il me le dit lui-même !), d'autres montrent un esprit d'indiscipline sans précédent 1. .. Il y en aura une vingtaine dans la Maison qui seront priés de ne pas rentrer en octobre prochain, à supposer qu'ils ne soient pas renvoyés auparavant ... ».

      Ça barde dans toute la Maison et au cours de la récréation de 11 heures, Francis Anfray a surpris le Père Pelcot, qui disait, dans le couloir, au Chanoine Lemasson : «ca devient intenable ». Pas de nouvelle de la lettre remise au Père Supérieur: ..

      Comme hier, le Père Pelcot surveillait les types de Seconde Division, qui couchent dans notre dortoir, avant que nous ne montions. Je suis, ce soir, un peu inquiet sur mon sort. Evidemment le Père Lucas fait la tête!

       Toute la ville est en fête; ça fait un chahut de tous les diables. Il paraît qu'il y avait trop peu de places sur la Place de l'Hôtel-de-Ville pour les bals et qu'il y en avait à tous les carrefours.

      Jeudi 10 mai. A 10 h 15, grand-messe; devant moi mon frère Michel, à ma gauche Crestois et Lebourg, à droite Petipas, Sourdin et Besnard. Nous voyons tout sans être vus, si ce n'est de la tribune et du bas de la Chapelle. Fin de la Messe à 12 h 15. Repas reconnu lamentable par les Abbés Pelcot, Lemasle et d'autres à 13 h : au lieu de 45 boîtes que l'Abbé Lemasle avait données pour nous, la cuisine n'en a mis que 30 ! A la récré monôme: "C'est à boire, à boire ..." A 15 h 15, Vêpres, fin à 18 heures. Pendant le sermon du Père Supérieur, j'ai fait une descente à la cuisine ... mais il y a des religieuses! Maman est aux Vêpres et je la vois après, amusée. Je n'arrive sur les grèves qu'à 18 h 45, avec quelques retardataires. Bain et cigarettes. A 20 heures réfectoire. La Maîtrise reste. Tous se groupent dans le grand réfectoire (80 types). On gueule et on chahute les assiettes, les tables; on cogne sur les tables, toutes les Divisions, sans arrêt, si bien que le Père Pelcot sort pour ne pas intervenir. Le chahut continue. Rentre le Père Pelcot... Ça continue de plus belle. Il prend sa tête macabre et monte sur l'estrade; ça continue de plus belle. Après quelques minutes, il frappe dans ses mains : silence total. Il nous félicite et sort : pas un applaudissement, un silence de mort! Le chahut recommence; Capel lance : «Chanoine au poteau! », bien scandé et repris en choeur pendant une bonne minute. Puis on sort (vin chaud). De 21 heures à 22 heures, esplanade et prière du soir.

      La journée a été la plus vivante que j'ai jamais vécue à l'I.N.D., après y avoir passé sept ans! Au cours des Offices et partout, on n'a parlé (Michel, Sourdin et Petitpas) que des jeunes filles, allant jusqu'à faire rougir Lerouge. A la fin de la Messe, j'ai chanté le « En son temple sacré» en tenant mon carton entre moi et le Père Lebigot et la nef, si bien que je pouvais tenir les yeux levés vers la tribune sans craindre de me faire prendre. Aux Vêpres, Capel n'arrête pas de tenir conversation avec Mme Charles Boblin et plusieurs types ne manquent pas de faire une certaine propagande à l'I.N.D...

      A 22 heures, l'Abbé Lucas fait un speech longuement applaudi, au cours duquel il dit que les derniers événements sont la condamnation de sa méthode. Il fait appel à l'union et au calme. La grosse révolution de 1945 (dont jamais je n'avais vu quelque chose de semblable depuis sept ans) est close et ainsi sanctionnée :

      - Villain : en retenue jusqu'au samedi matin;
      - Lebourg : en retenue jusqu'au samedi matin;
      - Sanson : en retenue jusqu'au samedi matin.
Jacques FAUCHON.

(Bulletin no 66 sept.95)